L’aveugle qui voit plus que les yeux
cet
article a remporté le 3ème Prix du concours international
de Reporters Francophones
AFI
2003.
Il a 22 ans. Il
est Tchadien. Son nom de guerre : « provocateur
d’art ». Béral Mbaikoubou est un jeune dont le parcours singulier
présente une belle page d’une jeunesse francophone qui sait s’ouvrir
et conquérir son avenir en dépit des difficultés, même profondes.
« Que
ces fous là cessent ! Mon cœur ne fait que pleurer ! »
La voix qui chante ces mots est
lyrique et sévère.
C’est celle d’un artiste déterminé : Béral
Mbaïkoubou, « le provocateur d’art ». Accroché, le public le regarde
fasciné. Lui, guitare à la main, la face tournée
vers le ciel, ne voit pas tous ces gens qui l’admirent. Il les sent et
parle à leur cœur. A la fin du concert, une jeune fille écrase une
larme.
Musicien solitaire,
Béral incarne la voix des sans voix. Usant d’un
humour poétique et d’une ironie passionnelle, il fustige avec
virulence, toutes les ordures de la société. Son ambition :
« abattre l’absurde et démolir le paradis d’enfer que vit la jeunesse
tchadienne». Fort de sa conviction, il n’obéit qu’à la voix de son
cœur : « De tout thème qui me toucherait, je jure de traiter, et
dans la stricte vérité dont seul mon intérieur est maître »,
proclame-t-il. Comme genre musical, il choisit le classique
français, focalisé sur la valse, le tango et le twist. En
l’écoutant, on croirait entendre le Français Georges Brassens ou le
Camerounais Cyril Efala. De l’hymne à ma guitare à Sens
interdit en passant par Ce monde qui bouge, Entre le Diable et
Dieu, Des fous , Des cons, Zut mesdames, Bravo misère , Une seule
balle , Médecine qui tue, Francophonie …, il a composé 67
chansons, toutes en français. Passionné de la langue française, il la
trouve très précise avec sa diversité lexicale où l’on trouve toujours
le mot exact pour exprimer ce que l’on ressent au plus profond de
soi. On frissonne en écoutant les chansons de Béral. «Il diffuse une sorte d’électricité qui électrocute les auditeurs»,
constate Modilé Belrangar, animateur à FM Liberté. Plusieurs fois
interviewé, il se plait à chanter en direct pour le grand bonheur des
auditeurs. Ses fans, nombreux à travers la ville le sollicitent
souvent pour enregistrer ses chansons. Mais aucune de ses cassettes ne
sort d’un studio moderne faute de maison d’enregistrement au Tchad.
Son manager LABE Ricardo se débat pour lui ouvrir une porte de
production internationale.
Un écrivain précoce
« Musicien surdoué »
selon son manager, Béral est aussi un écrivain de talent. Il se sent
aussi bien à l’aise dans les vers que dans la prose. Tout jeune, Béral
a déjà écrit quatre essais philosophiques : Aptitude de la Raison
Tyrannique (ART), Sacrée trahison, Luminosité ténébreuse, Voile du
dilemme et d’un recueil de nouvelles : Parallèles. Renaud
DINGUEMNAIAL, un des animateurs du Salon des belles lettres,
dit de lui qu’ « il est un écrivain précoce dont les écrits
surprennent par leur densité et surtout par leur profondeur ».
L’écrivain humaniste, Ali Abderamane Haggar s’est quant à lui écrié :
« Béral, il est légendaire.» Deux de ses écrits se trouvent entre
les mains du comité de lecture des éditions Sao. Pour
atteindre ce niveau qui impose le respect, Béral ne possède pourtant
pas tous ses sens. Aveugle depuis sa prime enfance, il se nourrit de
ce qui l’entoure et des conversations avec des amis pour alimenter son
inspiration plutôt féconde.
Un
parcours singulier
Né le 16 Avril 1981 sous le soleil tropical de
N’Djamena, Béral Mbaïkoubou est atteint par la varicelle à l’âge de trois ans.
Paniqués, les parents lui administrent un cocktail de produits
pharmaceutiques et traditionnels. Ce mélange de médicaments lui a
sauvé la vie, mais lui a coûté la vue. Les parents ne perdent pas pour
autant l’espoir. Avec amour, ils lui inculquent une éducation de
combattant. L’enfant n’a point eu à se languir. Il a grandi avec
fierté au milieu de ses deux grands frères et sa sœur aînée.
« Bruyant, curieux, taquin et peut être même trop agité, j’ai eu une
enfance heureuse noyée dans la grande affection de ma famille »,
se souvient-il.
A sept ans, Béral
qui ne se rappelle jamais avoir vu un jour, ne comprenait pas pourquoi
on le retenait à la maison alors que ses frères et sœur allaient à
l’école. Il pleurait alors à chaudes larmes. Repéré par le Père Baker
de la mission catholique, il est accueilli au Centre de Ressource de
Jeunes Aveugles. Il intègre ainsi une nouvelle famille dont chaque
membre vient d’un groupe ethnique et religieux différents. Cette
diversité, Béral la considère aujourd’hui comme la source de sa
richesse culturelle : « cet élan à changer,
à abandonner une partie de ses bases culturelles pour aller vers
l’autre a créé en moi une autre culture très évolutive »,
soutient-il. Il se familiarise aussi l’écriture braille, la menuiserie, le
piano et surtout la guitare
qu’il épouse avec amour.
A neuf ans, le petit non-voyant
entre à l’école. Il étudie avec des enfants claires-voyants jusqu’à
l’obtention du bac A4 en 2002. Malgré son handicap,
« Béral n’a occupé que des meilleures places aux examens », révèle Altengar Bedaye, son professeur de
philosophie. En classe, Béral prend ses cours en braille. Pour se
faire lire par ses professeurs, il transcrit lui-même ses textes en
machine dactylographique qu’il manipule
à merveille. Pour se
cultiver, il se fait lire les ouvrages
par des amis et ses encadreurs. D’une écoute particulière, le jeune
aveugle retient ainsi l’essentiel des livres aussi volumineux soient-ils.
Face au mépris et certains préjugés
à son égard, le jeune aveugle est serein et
sans complexe. Il tient cette attitude de sa mère : « Elle m’a
appris à me foutre de tout mépris. Elle m’a donné
un sens tel que j’ai une jouissance quand je sens qu’on voit autre
chose que ce que je suis», lui reconnaît-il. Premier
bachelier non-voyant au Tchad, Béral en entrant dans la salle
d’examen, s’est senti investi d’une mission : celle « d’ouvrir la
porte à ceux qui suivent ou la laisser fermée sur tout le monde »
Francophonie, et l’avenir s’ouvre
Alors qu’il préparait le bac, Béral participe à un
concours international de dissertation philosophique sur le thème de «paix, démocratie et développement ».
Organisé par la Francophonie ce concours a vu la participation de
jeunes de 15 pays d’Afrique centrale et d’Océan indien. Béral a pu
parvenir à l’étape finale. A la phase orale, le jeune penseur a
répondu à la question de savoir si, face à un régime dictatorial, il
était justifié d’utiliser la rébellion comme moyen de changement.
Fidèle à son franc parler Béral a répondu par l’affirmative :
« Face à ce régime, si on se plait à s’enfoncer dans le labyrinthe de
démonstration démocratique, ce serait palabrer sur la 25e
heure. Pour se faire entendre par le dictateur, il faut s’installer
dans son langage. Et ce langage, c’est malheureusement la violence »,
conclut-il. Convaincu, le jury l’a déclaré premier du concours avec
la note de 17/20.
Le 21 mars 2003
à Libreville (Gabon), en présence du Secrétaire Général de la
Francophonie M. Abdou Diouf, Béral a reçu un
ordinateur et surtout la promesse d’une bourse d’études de sept ans en
sciences politiques à Paris. Comme quoi, le jeune aveugle par son
regard qui porte plus loin que les yeux, voyait venir cet exploit.
Quatre mois au paravent, il déclarait : « sans la
Francophonie, je ne serai qu’un pauvre petit aveugle perdu dans un
coin de l’anonymat ».
MINI-MINI
Médard,
Tchad
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